Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête

Un homme, tel un spectre, soliloque dans un bar. Il est le frère de l’Arabe tué par Meursault dans L’Étranger, le fameux roman d’Albert Camus. Il entend relater sa propre version des faits, raconter l’envers du décor, rendre son nom à son frère et donner chair à cette figure niée de la littérature: l’« Arabe ».

Iconoclaste, le narrateur est peu sympathique, beau parleur et vaguement affabulateur. Il s’empêtre dans son récit, délire, ressasse rageusement ses souvenirs, maudit sa mère, peste contre l’Algérie – il n’épargne personne. Mais, en vérité, sa seule obsession est que l’Arabe soit reconnu, enfin.

Kamel Daoud entraîne ici le lecteur dans une mise en abîme virtuose. Il brouille les pistes, crée des effets de miroir, convoque prophètes et récits des origines, confond délibérément Meursault et Camus. Suprême audace : par endroits, il détourne subtilement des passages de L’Étranger, comme si la falsification du texte originel était la réparation ultime.

Un jour, je me suis posé une question que toi et les tiens ne vous êtes jamais posée alors qu'elle est la première clé de l'énigme. Où se trouve la tombe de la mère de ton héros? Oui, là-bas à Hadjout, comme il l'affirme, mais où précisément? Qui l'a un jour visitée? Qui est remonté du livre jusque vers l'asile? Qui a suivi de l'index l'inscription sur la pierre tombale? Personne, me semble-t-il. Moi, j'ai cherché cette tombe, et je ne l'ai jamais trouvée. Il y en avait des tas, dans ce village, qui portaient des noms similaires, mais celle de la mère de l'assassin est restée introuvable. Oui, bien sûr, il y a une explication possible : la décolonisation chez nous s'en est même prise aux cimetières des colons et on a souvent vu nos gamins jouer au ballon avec des crânes déterrés, je sais. C'est presque devenu une tradition ici, quand les colons s'enfuient, ils nous laissent souvent trois choses : des os, des routes et des mots - ou des morts… Sauf que je n'ai jamais retrouvé la tombe de sa mère à lui. Est-ce que ton héros a menti sur ses propres origines? Je crois que oui. Cela expliquerait son indifférence légendaire et sa froideur impossible dans un pays inondé de soleil et de figuiers.

C'est pas facile à dire vu que c'est un livre anti-colonial écrit par un auteur Algérien mais alors j'ai pas aimé. Bien sûr, il y a un propos intéressant - la déconstruction du discours post-colonial camusien, bien sûr, il y a une écriture de qualité (encore que), bien sûr, il y a…

Et puis il y a quoi? Plus de vengeance que de sublimation, plus de victimisation que de révolution. Et une vision de la femme que je trouve assez détestable.

Un des seuls éléments qui sauve ce bouquin, pour moi, est la critique de la dérive islamiste, noyée dans les libations de rouge algérien (qui n'a pas l'air terroche alors que je peux vous affirmer qu'il y a d'excellents vins en Algérie).

Maintenant, c'est peut-être mon amour de ce pays qui parle et me cache la vérité, notamment la violence à fleur de peau, indéniable dans cette société (là aussi on a un élément intéressant dans ce bouquin) mais je reste sceptique.

Pour la petite histoire: avec mon ami T.R. nous étions aller voir The Cure dans une petite salle à Montreux, alors que le groupe était encore complètement inconnu en Suisse1), les rares spectateurs étaient des skins nazis qui buvaient de la bière et gueulaient “Killing an Arab!”, pas un n'ayant compris que le dernier mot du chanteur était “Meursault”.

"Killing an Arab" is the first single by The Cure.


1)
c'est un ami Amsterdamois, Raymond, qui nous avait initié, en 1980
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  • Dernière modification : 2021/12/01 07:21
  • de radeff